De l’autocensure, des réseaux sociaux et de la laideur

J’ai pas posté ici depuis des lustres, soit précisément un an et trois mois. J’ai écrit des bouts de trucs, commencé des articles très sûre de moi avant de les relire et de les trouver nuls et impertinents. Et il y en a certains que j’ai relu plusieurs mois plus tard en me maudissant, parce qu’en fait ils étaient pas si mal écrits que ça, mais que ça n’aurait plus de sens de les publier maintenant. J’ai essayé plusieurs fois de revenir ici, avec une nouvelle idée, des choses à dire, mais chaque fois une petite voix me disait que ce n’était pas assez intéressant pour être partagé. Et puis hier j’ai relu un texte que j’ai écrit en février, quand je lisais Chez Soi, de Mona Chollet. Il vaut ce qu’il vaut, mais il est toujours pas trop mal d’actualité quelques mois plus tard, en particulier aujourd’hui, alors le voilà.

“J’étais tranquillement dans mon lit, en train de combattre ma rhinotrachéite avec la lecture de Chez soi, de Mona Chollet, quand je me suis faite agresser par ses propos. Ils m’ont mis face à une vérité que je ne voulais pas vraiment entendre : je passe trop de temps sur les réseaux sociaux, au détriment d’autres activités qui me tiennent à coeur, comme par exemple lire des livres, ou traiter ici de sujets importants à mes yeux. Tout ça pour quoi ? Pour avoir les preuves en direct, rafraîchies à la seconde, que le monde dans lequel nous vivons est pourri par, au hasard, le capitalisme, le machisme, le racisme, la violence policière et le réchauffement climatique (liste non exhaustive) ? Comme si j’avais besoin de ça pour le savoir. Ça c’est pour Twitter. En même temps, présenté comme ça, ça a l’air simple, je n’ai qu’à supprimer mon compte, et on en parle plus. Sauf que…non. Ça fait maintenant dix ans que j’y suis inscrite. J’y ai rencontré des personnes, aussi bien virtuellement que “réellement”, qui ont eu un impact sur ma vie, sur la personne que je suis devenue, sur ce que j’ai appris pendant toutes ces années. J’ai lié des amitiés fortes grâce à Twitter, j’ai acquis beaucoup de connaissances qui font de moi la féministe que je suis aujourd’hui, j’ai découvert des artistes, des oeuvres que je n’aurais peut-être jamais découverts sans Twitter (ou plus tard, ou différemment).

Alors j’y reste, de peur de passer à côté de nouvelles amitiés, de rater des découvertes, de ne pas avoir les dernières informations les plus fraîches et les moins filtrées, même si ça veut dire être confrontée (surtout en ce moment) à des vidéos de violence policière qui me retournent le bide, à de l’injustice, à des gens bornés, à de la violence verbale (contre moi un peu, contre d’autres plus souvent) à tous les instincts les plus bas que les gens se permettent de laisser ressortir lorsqu’ils se pensent protégés par le pseudonymat. Et je me raisonne en me disant que quand même, il y a des gens bien sur Twitter (et c’est vrai), des gens engagés, gentils, drôles, désintéressés, intéressants, talentueux, que j’y trouve des infos que je ne trouverais pas ailleurs, que j’y ai des amitiés. Mais la vérité, c’est que ces infos je peux les trouver ailleurs que sur les réseaux sociaux, que les amitiés que j’ai déjà liées se sont pour la plupart déjà déplacées en dehors de Twitter, et qu’il y a encore d’autres moyens de découvrir des gens talentueux. Et surtout, j’aimerais récupérer mon temps libre, le consacrer à autre chose qu’à scroller sans fin ma timeline. Ou alors faire preuve de mesure dans ma consommation, mais je ne suis pas sûre d’en être capable, sinon ça serait déjà fait. Donc il va falloir arracher ce pansement un jour, une bonne fois pour toute. En attendant de m’y résoudre, je vous laisse, j’ai des stories instagram à regarder.”

Tellement peu de choses ont changé en trois mois, si ce n’est qu’il y a toujours plus de violences policières, de gens horribles et d’infos terrifiantes, et qu’en plus de ça le Covid, le confinement, le déconfinement, et tout ce qui va avec, en ont rajouté une couche supplémentaire. Et j’ai envie de parler de tout ça, de lâcher un peu du lest de tout ce qui me pèse sur le coeur, à titre personnel ou en tant que membre de la société. Et ça fait des mois que je n’ai pas écrit ici, par peur de n’être pas assez bien, de ne pas correspondre aux attentes des gens (quels gens ? j’avais 4 lecteurs il y a un an, ils sont probablement tous partis bien loin de Petit Papier, donc ça devrait aller), de ne plus être raccord avec moi-même quand je relirai ces articles dans quelques années. Je m’auto-censure et me bloque, alors que j’ai encore plus besoin de tout lâcher en ces temps compliqués, personnellement, sociétalement, mondialement.

Je me suis réveillée ce matin avec toujours plus de violence, de laideur et de désespoir au fond du coeur et du smartphone. George Floyd, assassiné par un policier à Minneapolis ; Sabri, à Argenteuil il y a deux semaines ; Kemil hier, à Montigny-lès-Cormeilles. Là où j’ai grandi, là où j’ai passé la première moitié de ma vie. J’ai la soupape de ma cocotte minute qui est sur le point de sauter, là. Et je ressens tout ça, alors que je suis une meuf blanche qui a quitté la banlieue et qui a eu affaire à la police seulement 2 fois dans sa vie, donc je n’imagine pas ce que peuvent ressentir les personnes racisées, les habitants des banlieues et toutes les personnes beaucoup plus directement concernées que moi par la violence policière. Tout le monde, partout, c’est en train de lâcher. Il y a des nœuds qui se défont, on n’accepte plus. On ne restera plus sans rien dire. Et en même temps ce sentiment d’impuissance, qu’est-ce qu’on peut bien y faire ? Comment lutter contre un système en place depuis des décennies, des siècles ? Toujours cette impression de lutter contre le vent, de se battre contre du vide. J’ai pas de solution miracle. Mais cela ne nous empêchera pas de continuer à crier, et dénoncer et manifester, parce que c’est tout ce qu’on a.

J’ai un peu dévié du sujet d’origine, mais pas tellement. Je ne peux pas quitter Twitter, ni Instagram. C’est là que je découvre la laideur, la violence, mais aussi la beauté et la douceur. Les deux facettes se mêlent, les deux sont nécessaires, chacune à sa façon. J’ai besoin de savoir. J’ai besoin d’être au courant, même si ça fout la gerbe. Donc j’ai besoin de pouvoir m’évader, d’oublier ce que je viens de voir, le temps d’une story instagram ou d’un thread tournoi des meilleurs chanteurs francophones. Bien sûr que j’y passe trop de temps, bien sûr que ce n’est pas très bon pour moi. Mais c’est toujours mieux que de vivre dans l’ignorance, sans comprendre le monde qui m’entoure, et sans artistes talentueux pour faire passer la pilule.

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